Le Professeur Bernard George nous a quittés le jeudi 16 septembre à Toulouse où il résidait depuis sa retraite avec sa compagne Michèle. La communauté neurochirurgicale partage la douleur et la tristesse de sa famille et de ses proches.

 

Bernard George était un grand monsieur, une des grandes figures de la neurochirurgie mondiale. Il avait trouvé dans la neurochirurgie son véritable sacerdoce, avec tous les sacrifices que cela impose.

Il incarnait la chirurgie de la base du crâne en France. Il en fut l’un des principaux artisans.

 

Après un internat à la Pitié-Salpêtrière, c’est à l’hôpital Foch dans le service du Dr Patrick Derome, qu’il fit preuve, avec son co-interne le chirurgien vasculaire le Dr Claude Laurian, d’une audace extraordinaire en réalisant une première opération sur l’artère vertébrale, intervention appelée à devenir la fameuse voie antérolatérale de Bernard George. Beaucoup d’entre nous pratiquent la chirurgie, mais très peu ont l’instinct d’inventer et de créer de nouvelles techniques, comme ce fut son cas. Il en résulta deux ouvrages de référence : B. George & C. Laurian, the vertebral Artery, Springer-Verlag/Wien 1987, and B. George, R. Spetzler & M. Bruneau, Pathology and surgery around the vertebral artery, Springer-Verlag France, Paris, 2011

 

Il s’est ensuite lancé à la conquête des régions anatomiques les plus complexes de la base du crâne, tel que le foramen jugulaire, pour en faire un environnement connu et maitrisé.  Il fallait du génie et de la passion pour y parvenir. C’est ce qui fait de lui un des grands pionniers de la neurochirurgie mondiale, marquant l’histoire de notre discipline.

 

C’était un chirurgien exceptionnel, rigoureux et précis, autant dans la préparation que dans l’exécution du geste. Rien n’était laissé au hasard et rien ne devait venir perturber le combat qu’il menait religieusement au bloc opératoire. La plupart de ces interventions étaient des défis ou l’échec n’était pas concevable. Pour réussir, il se muait en pilote de Formule 1, sport qu’il affectionnait particulièrement, le dimanche sur les écrans de télé et les autres jours de la semaine dans les colonnes de l’Équipe. Il lui était impossible de se lancer dans une chirurgie sans penser être le meilleur, et autour de lui, il avait créé son écurie, avec une seule ambition : gagner. L’anesthésiste, l’infirmière anesthésiste, l’instrumentiste, la circulante, l’interne, chacun se devait d’être au top dans son rôle. La concentration dans la salle était totale. Malheur à celui ou celle qui viendrait, par une maladroite inadvertance, troubler l’état de transe qui régnait pendant toute l’intervention. Il pouvait compter sur de nombreux atouts pour gagner, mais l’un d’entre eux surpassait tous les autres : la volonté. Une volonté quasi-surhumaine, que rien ne pouvait infléchir. C’est cette volonté qui lui permettait de viser la perfection dans la succession des gestes et des décisions, de poursuivre jusqu’au bout le moindre petit morceau de chordome, fidèle à l’une de ses maximes : « ce n’est pas moi qui suis agressif, c’est la tumeur ! ». Cette même volonté qui lui a permis d’affronter sa propre maladie, de la surmonter, de revenir opérer, et d’être, finalement, un exemple pour les patients que nous serons aussi.

 

L’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris fut son unique lieu d’exercice après son internat.

Nommé professeur des universités en 1988, il dirigea le service de Neurochirurgie de l’hôpital Lariboisière de 1997 à 2014 succédant au Professeur Jean Cophignon. Cet hôpital était son fief et « Larib » est devenu, grâce à lui, un diminutif qui résonne fortement dans la communauté neurochirurgicale aux quatre coins du monde.

 

Il a vécu la Neurochirurgie avec une passion communicative, embarquant dans l’aventure tant de neurochirurgiens à travers le monde. Nous avons été nombreux en France et à travers le monde à être inspirés par Monsieur George et pas son enseignement, nombreux à voir notre destinée changée à la suite de notre rencontre avec lui. Ses élèves, passés par « Larib » pour apprendre la base du crâne ont essaimé sur tous les continents. Les observateurs venus le voir exceller au bloc opératoire sont innombrables. Ceux qui ont travaillé à ses côtés ont été marqués à jamais par sa personnalité et son engagement sans faille pour ses malades. Il comptait de nombreux amis et admirateurs, partout dans le monde, qui garderons de lui le souvenir d’un grand personnage !

 

Il impressionnait par son charisme et sa parole toujours aiguisée. Son regard était clair et perçant ; son sourire et son rire, qu’il ne bradait pas, étaient lumineux. Lorsque les discussions avec lui s’éloignaient de la neurochirurgie, on était surpris de sa grande culture, fruit d’une éducation rigoureuse et d’un parcours scolaire exemplaire. Il était curieux de tout dans les détails.

 

A Lariboisière, il était tout autant un homme de fer, intransigeant parfois, qu’un homme juste et généreux, dont on se sentait proche. On tremblait parfois devant l’homme qui ne transigeait pas sur ces principes et la vision qu’il avait de ce que devait être l’engagement d’un neurochirurgien. Chaque journée commençait à 8 h 00. Pas 8 heures et 1 minute. 8 h 00. Il imposait l’horaire à toute son équipe avec la même intransigeance qu’il se l’imposait à lui-même : il ne s’agissait pas de chercher à se trouver une excuse. De nombreux internes l’apprirent à leurs dépens !

Mais il était aussi disponible pour tous. Son humilité et la simplicité de son quotidien était étonnantes, contrastant singulièrement avec l’admiration et le respect qu’on lui portait partout dans le monde pour ses réalisations.

Il aimait son service de « Larib » et son équipe le lui rendait bien. En fin de journée, on le voyait souvent faire une petite visite dans les étages. Jamais avare à s’enquérir des soucis de chacun par un petit mot, sa disponibilité pour son service était à la hauteur de son engagement pour les patients.

 

Sa maitrise chirurgicale inspirait la confiance de ses patients qui l’aimaient tout autant pour la relation chaleureuse qu’il entretenait avec eux. Il avait établi en consultation, une disposition bien à lui, symbole de cet état d’esprit : sa chaise était placée non pas derrière le bureau – ce qui créait une barrière et orientait la relation dans un face à face inégal entre le savoir du grand chirurgien et le patient diminué par son état de malade – mais sur le côté, si bien que l’absence de séparation physique venait réduire l’écart et rétablir l’équilibre dans la singulière rencontre du médecin et de son patient.

 

Il a été récompensé au cours de sa carrière par les plus grands honneurs de notre discipline avec en 2008, à Stockholm, la médaille Herbert Olivecrona, « le Nobel de la Neurochirurgie » et la médaille Vilhem Magnus en 2012, toutes deux remises annuellement aux plus grands noms de la neurochirurgie mondiale et devenant ainsi le premier neurochirurgien Français à recevoir de tels honneurs.

 

Il fut le fer de lance du combat mené pour traiter les chordomes en France et dans le monde. Il a sauvé, accompagné et soutenu tant de patients et leurs familles, venus du monde entier bénéficier de son expertise. Ayant fait lui-même l’expérience de la chirurgie en tant que patient, il n’aimait pas le mot « Bénéficier » et il s’insurgeait contre cet élément de langage : « Le patient ne bénéficie pas, il subit, ne l’oubliez pas ». Par ses mots, il nous incitait à l’humilité, la prudence, et un certain recul sur ce que nous sommes en tant que chirurgiens.

 

Il a toujours fait le choix de ce qui était le mieux pour ses malades. Lorsque les techniques de Neuroradiologie interventionnelle firent leur apparition, malgré son goût pour la neurochirurgie vasculaire, il fut l’un des premiers à promouvoir ces nouvelles techniques localement et à assumer son choix au-delà de Lariboisière, considérant qu’il en allait de l’intérêt des patients. Il fit de même avec l’endoscopie endonasale et fut l’un des premiers à promouvoir et pousser ses élèves dans cette voie pour, devenir à travers eux, à nouveau et encore, un pionnier. Pour eux, il fut un maitre parfait, avec un souci constant d’apprendre et de transmettre tout en se réjouissant de leurs réussites dont il jubilait.

 

Bernard George, c‘est aussi l’énigme et le contraste entre un homme incroyablement attachant mais qui restait aussi très pudique sur lui-même.

A « Larib », cela se traduisait par le café sur le banc nord-ouest de la cour pris avec l’ensemble de l’équipe, lors d’un moment de détente collégiale et par ses moments à lui à lire l’équipe au café « l’Ambroise Paré ».

 

Au moment de sa retraite en 2014, après avoir transmis son savoir-faire et sa conception de ce que devait être un service de Neurochirurgie à ses élèves, il nous a fait confiance tout en restant toujours disponible et à l’écoute avec une extrême bienveillance, apportant par petites touches son aide et ses conseils.

 

Il luttait de manière acharnée depuis 17 ans contre le cancer, défiant tous les pronostics. Les lendemains incertains faisaient partie de sa vie depuis longtemps. Par cette distance qu’il mettait entre lui et sa maladie, il a su partager son quotidien de malade sans créer de gêne et sans dénaturer la relation qu’il avait avec nous.

 

A force de volonté, il sut rester lui-même jusqu’au bout, nous offrant une ultime leçon de courage, de dignité et de soif de vie.

 

 

Le 16 septembre, la neurochirurgie a perdu une étoile.

 

 

Sébastien Froelich & Emmanuel Mandonnet

 

 

Au nom des membres actuels et anciens du service de Neurochirurgie de l’hôpital Lariboisière et au nom de la communauté neurochirurgical Française.